Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /2009 12:13
Entretien de Jean-Luc MELENCHON avec Médiapart :


Votre présence au Panama vous offre un «bol d’air latino», loin des difficultés de l’unité de la gauche de gauche française… Quels enseignements retirez-vous du laboratoire sud-américain?


Je suis au Panama pour participer à une rencontre de parlementaires européens et d’élus d’Amérique latine. Je suis assez sceptique sur ce type d’initiative, j’attends de voir si ça va au-delà d’une super agence de tourisme. Mais au moins ça permet aux élites de se connaître. Le Panama en soi n’est pas franchement une source d’inspiration, car la gauche se résume à des socio-démocrates corrompus qui ont perdu les dernières élections et dont la moitié est en prison. Au moins cela montre ce qui se passe quand il n’y a pas d’«autre gauche» puissante. Vu d’Europe, on ne retient souvent que le côté exotique ou romanesque, considérant tout ça comme un ramassis d’indigènes ex-guerilleros. Pourtant, ce sont des sociétés extrêmement complexes et fragmentées, avec des syndicats et des partis jouant des rôles déterminants et qui ont connu toutes les formes possibles d’expérimentations politiques.
La première des leçons est celle d’être capable de s’adapter à des circonstances inattendues. A force d’alternance gauche/droite tournant finalement à la cogestion, la société se bloque et un événement fait tout basculer. Il ne s’agit pas de ne penser qu’en fonction d’un tel scénario mais il faut être capable de le garder à l’esprit et de ne pas l’écarter. Il ne faut pas oublier qu’en France, en deux siècles, on s’est fait cinq républiques, trois monarques et deux dictateurs. Ensuite, il faut regarder comment ont été géré les premiers temps au pouvoir. Par la réappropriation des biens essentiels, pour remplir les caisses de l’Etat. Puis, le renouveau des institutions démocratiques et la convocation d’assemblées constituantes, car on ne peut pas fonctionner si personne ne croit plus à rien. Enfin, la légitimité par le vote et le référendum pour faire approuver toutes nouvelles réformes. Tout cela a un lien direct avec ce qu’on essaie de construire en France.

Justement, quel bilan faites-vous du processus de discussions unitaires entre le
Parti de gauche, le PCF, le NPA et le reste de la gauche alternative? L'unité
semble mal engagée…


L’affaire n’est pas pliée. Déjà la décision du PCF de partir en autonome du PS au premier tour, alors que les socialistes étaient persuadés qu’il allait leur manger dans la main. Lors des européennes, il y a eu un choix à faire pour les électeurs sur l’alternative qui leur a été proposée, entre une version unitaire [le Front de gauche] et une version solitaire [le NPA]. Les deux étaient respectables, car on pouvait comprendre ce qu’a fait le NPA, vu le nombre de trahisons et d’actes manqués connus par le passé. Mais bon, ce choix a été tranché, et le Front de gauche l’a emporté, sans que personne ne sombre dans le ridicule. La question qui se posait ensuite, c’était déjà de maintenir l’unité du Front. C’est ce qui a été acté et c’est déjà un pas énorme pour moi, si l’on se rappelle que ça fait tout juste un an qu’on a quitté le PS et qu’on vient tout juste de franchir les 6.000 adhérents. Désormais, on passe à la deuxième étape: l’alliance avec le NPA. Et moi je suis persuadé que ça va marcher. Je connais le fond trotskyste, pour l’avoir fréquenté pendant ma jeunesse: ce n’est pas vrai que ce sont des sectaires. Ils sont construits sur la délimitation révolutionnaire et le parti d’avant-garde, mais ce n’est pas du sectarisme. On n’a pas cessé de leur dire qu’on ne leur proposait pas une fusion, mais une alliance. Je pense que s’ils font ce pari, il vont beaucoup nous apporter, nous transmettre leur «niaque» et leur implantation dans des secteurs où on n’est pas bon. On a payé très cher l’affaire des européennes. On devrait être aujourd’hui à la place d’Europe-Ecologie.

Vous semblez vouloir être le trait d’union entre PCF et NPA, mais visiblement
vos efforts ont du mal à payer…

Il y a eu deux temps dans le processus de discussions. Juste après les européennes, on s’est revus avec le NPA, entre gens de bonne compagnie, pour faire le point et passer à la suite. Ce sont eux qui ont proposé de réunir un groupe de travail. Le PCF a été extrêmement réticent au début. Du coup, tout le monde a regardé tout le monde et a eu des suspicions envers tout le monde. Mais la décision des communistes de partir en autonome est extraordinaire, car elle montre que le PCF n’est pas un parti d’élus au mauvais sens du terme et qu’il a envie de poursuivre la dynamique unitaire. Depuis, on ne peut pas dire que l’on brille par la précision des arguments. On ne peut pas accuser le NPA de ne pas vouloir battre la droite, alors qu’il est prêt à des fusions démocratiques dans l’entre-deux tours des régionales. Comme il faut avoir un culot monstre pour dire que le PCF s’aligne sur le PS, le jour où il choisit de s’en autonomiser au premier tour. Mais le deuxième temps ne commence que maintenant.

L’unité de la gauche de gauche est-elle condamnée à se fracasser sur un éternel désaccord entre anticapitalistes et communistes?

Il y a eu des progrès considérables. En 2005, au moment du référendum sur la constitution, tout le monde avait raison ensemble. En 2007, ça a été un plantage énorme et tout le monde a eu tort en même temps, surtout moi en pensant qu’on pouvait encore changer le PS et en acceptant la synthèse de Hollande au congrès de Dijon. Mais les européennes ont tout changé. Pour une fois, on a réussi à se mettre d’accord au moins à quelques-uns et on a eu cinq élus. C’est déjà un changement militant, avec des scores qui redonnent confiance dans certains endroits, où on a obtenu parfois plus de 25%. Aujourd’hui, le PS est en train de se rendre compte que la présence du Front de gauche risque de lui faire perdre son leadership dans les régions où il est en forte concurrence avec les écolos. Et ça, ça change tout! Car cela doit l’obliger à mettre de côté ses querelles de personnes et à clarifier son orientation et sa stratégie. Désormais, les socialistes seront obligés de choisir. Ils ne pourront pas faire et le Parti démocrate à l’italienne et Die Linke en même temps. Si Besancenot comprend cela, on peut renverser la table. Peut-être pas
nous directement mais au moins en faisant bouger les lignes.

Quelle attitude allez-vous adopter dans les régions où le PC choisirait de partir
avec le PS dès le premier tour?


L’encre du texte national autonome du PCF n’était pas encore sèche que déjà tous les médias spéculent sur les exceptions locales. Il y aura des communistes sur des listes autonomes sur tout le territoire. Si jamais des élus partent avec des socialistes, ça fera de la place pour les autres! Je prends les paris que si des régions font le choix du PS au premier tour, des communistes viendraient tout de même sur les listes du Front de
gauche. De ce côté-là, je dors sur mes deux oreilles. Reste à convaincre encore le NPA et je pense que ça va marcher.

La question du MoDem pourrait aussi être problématique. Vous allez encore direque les médias spéculent sur de possibles alliances du PS avec le PCF et avec le centre, mais que faire si cette hypothèse se produit?

Se poser cette question, c’est déjà passer du stade du fantasme à un stade plus précis du questionnement politique. Je n’ai aucune inquiétude, car c’est le point qui a fait bouger le PCF en notre faveur. Pourquoi toujours soupçonner les communistes d’être des menteurs? Il ne s’agit pas d’être des menteurs mais de se plier à une «pression unitaire» de l’électorat voulant infliger une défaite à la droite. Après tout, le PCF et le MoDem cogèrent bien déjà des municipalités derrière le PS. Vous n’avez pas peur d’avoir mauvaise figure en cas de revirement?
Jamais il n’y aura un membre du PG dans un exécutif régional avec le MoDem. S’il y en a un seul qui y met le bout du doigt, il sera foutu dehors dans la seconde. Et ceux qui en doutent n’ont qu’à se référer à la législative partielle de Poissy. Le candidat socialiste a refusé de se prononcer sur le MoDem, et bien nous aussi. Et pourtant, j’en
ai fait des combats sur le désistement républicain. Mais commencer à fusionner avec les démocrates, c’est prendre le même chemin qu’en Italie, où la gauche finit par disparaître à force de fusionner avec la droite. Après, on va bien voir. Il est possible qu’ici ou là, il y en a qui craque. Mais ce n’est même pas sûr. Et ce ne sera pas le fait
de la «pression unitaire», mais plutôt celui de pressions individuelles.

Vous ne craignez pas que le PS refuse votre proposition de fusion démocratique pour ne privilégier que les partenaires qui s’engagent à participer à des exécutifs?

Cela suppose déjà que nous soyons derrière, mais admettons. Ce n’est pas difficile: c’est ça ou rien. Je voudrais bien connaître le président sortant qui serait fatigué d’être président de région et qui me répondrait «rien». On fait un score au premier tour, ça nous donne droit à tant d’élus sur une liste commune. Et si c’est non, ce sera au revoir! Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est de la sauvagerie, car on a toujours fait comme ça dans l’histoire de la gauche…

Et tant pis si le PCF n’adopte pas la même position intransigeante?

Ce serait une erreur totale.

Pour quelles raisons vous êtes-vous proposé comme tête de liste possible en Languedoc-Roussillon, puis en Île-de-France, où le PCF n'a pas l'air «chaud» pour vous faire de la place?

Il faut en discuter. Moi je pense que je peux aider à faire un bon score. Maintenant, je ne vais pas me battre pour ça non plus. Mon ambition n'est pas de commencer une carrière de conseiller régional, aussi noble soit-elle. D'abord parce que je ne cumule pas et que je conserverais mon poste de député européen, à moins d'être élu président
de région. En Languedoc-Roussillon, ce ne sont que des discussions qui ont été rendues publiques. En Île-de-France, j'ai répondu comme ça à une question de journaliste, juste après avoir tempêté contre le scandale de l'Epad, que j'étais un des premiers à avoir dénoncé. L'Île-de-France, je connais quand même un peu. J'y étais élu durant deux mandats de conseiller général et deux mandats de sénateur. Alors oui, cette région m'intéresse! D'abord, parce que ça va être dur face à la droite, donc il faut aller chercher le ban et l'arrière-ban de l'électorat, en allant bien au-delà du sempiternel vote utile des socialistes. Il va falloir aller chercher le vote des classes
populaires, et celles-là, le PS ne sait plus aller les chercher. Enfin, en Île-de-France, le PS risque de ne pas arriver en tête de la gauche au premier tour. Et c'est ici que l'on retrouve les principaux cadors du PS. Leur mettre un coup de semonce en Île-de-France, c'est leur mettre un coup dans la cabine de pilotage. Je ne prendrai la place de personne, mais je peux avoir une certaine capacité à entraîner une dynamique. Mais l'essentiel reste pour moi que l'on arrive à constituer le bloc des gauches le plus large possible.

Le PCF et le NPA vont consulter leurs militants sur la stratégie aux régionales. Et le Parti de gauche? Puisque vous revendiquez 6.000 adhérents, ne faut-il pas commencer à mettre en place des procédures de démocratie interne?

Nous sommes encore un petit parti, avec trois députés et deux sénateurs. On se concentre sur l'action militante, car ça nous paraît le plus important pour le moment. On ne veut pas reproduire le zoo socialiste. Bon, j'ai fait une erreur en pensant qu'en un an on pouvait tout faire. Donc, on a repoussé le deuxième acte de notre congrès
fondateur au lendemain des régionales [il était prévu en décembre], car on a pas le temps de tout mener de front. On était à fond dans les européennes, puis dans les discussions unitaires. Pour l'heure, on est en train de boucler notre programme, que l'on appelle nos «lignes d'horizon». Puis on va intégrer concrètement Martine Billard et ses amis, et ce sera l'achèvement de la mutation du PG, de la première gauche vers l'écologie. Quant au vote de nos militants, on aurait pu le faire si on avait fait voter les adhérents de toutes nos organisations en même temps, ç'aurait été sympa. Mais là, je vais trop vite. Le PG est celui qui a le moins à perdre à prendre des risques, par rapport au PCF et au NPA. Pour l'instant, les premiers savent qu'on fera le Front de gauche avec eux, les seconds savent que nous sommes un allié potentiel pour eux. Si on arrive à se réunir, on ne comptera plus les endroits où on passera les 10%. Et là, on aura un entredeux tours marrant, avec nos amis socialistes…
Par Parti de Gauche 13éme circonscription élargie - Publié dans : Analyses Politiques - Communauté : Parti de Gauche
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